En 2021, nous avons célébré les 75 ans de la première publication en France de l’œuvre majeure d’Antoine de Saint Exupéry : “Le Petit Prince”. A cette occasion, la Fondation Antoine de Saint Exupéry pour la Jeunesse, le CRI et le Labo des histoires ont invité les enfants, adolescents et jeunes jusqu’à 25 ans à participer à un concours d’écriture francophone autour de cette œuvre mythique.

Cette année le thème du concours portait sur la protection de l’environnement. Les jeunes ont été invités à imaginer le message écologique que le Petit Prince, de retour sur Terre après 75 ans, aurait envie de formuler à nous les terriens. Autant de visions et de propositions ont émané des 338 textes d’écrivains et écrivaines en herbe, et de la centaine de dessins, que nous avons reçus de plus 20 pays. Parmi eux 10 textes ont été désignés coup de cœur. 10 textes pleins d’imagination quant à leur vision du monde et créatifs dans leur format.

Fondation Antoine de Saint-Exupéry, en partenariat avec Learning Planet et Nous les Ambitieuses

Source : https://www.fasej.org/annonce-des-laureats-du-concours-decriture-2021-a-loccasion-de-la-journee-des-droits-de-lenfant/

Voici mon texte qui a été retenu parmi les 75 lauréats

Tu te souviens ? Ça fait soixante-quinze aujourd’hui que je t’ai demandé de me dessiner un mouton. Soixante-quinze ans que nous nous sommes quittés à la vitesse d’une étoile filante. Tu as écrit que j’avais disparu. Tu t’es trompé. C’est toi qui n’avais plus d’yeux pour me voir. Tu ne devais plus avoir la tête à ça, comme tes semblables : vous avez perdu l’essentiel de vue. Peut-être que vos cœurs ne vibraient plus assez ? T’avais-je manqué ? J’ai appris que tu m’avais donné une seconde vie par les mots et l’aquarelle. Tant de personnes ont prononcé mon nom que j’ai fini par l’entendre tel un bruissement voguant à travers l’espace jusqu’à mon astéroïde, le B612. Tu te souviens de ma rose ?

Elle a commencé à faner. Il y a de cela plusieurs saisons maintenant. C’est ainsi que je viens te revoir. Elle me manquait, et comme tu ne me voyais plus je suis retourné la voir. Je t’ai écrit et pourtant mes lettres te restaient invisibles : là-bas tu me manquais toi aussi. L’écorce de mes baobabs s’est densifiée. Ils commencent à s’assécher. Parfois, leurs bourgeons peinent à éclore, et leurs branches menacent notre tranquillité tandis que le soleil ne nous éclaire plus. Tu te souviens de l’allumeur de réverbères ? Il a perdu son travail. Plus personne n’a besoin de lui. Chacun se rassure avec sa propre lumière désormais. Moi, plus rien ne me rassure vraiment, tout m’inquiète. Ma rose déterre les graines que je plante alentour : elle ne veut pas de rivales. Est-ce que vous en plantez des roses ici ? Le géographe a changé de métier. Il m’a dit que vous aviez commis tellement d’horreurs par ici le siècle dernier qu’il n’aurait peut-être pas assez de papier pour tout raconter. Je lui ai demandé si planter des roses pourrait vous aider. Il ne m’a pas même regardé.

Tu te souviens ? Le serpent m’a mordu. Vous, je ne sais pas quelle mouche vous a piqués. Vous avez tellement changé. Je suis là pour vous alerter. Vous faites tant de bruit et vous consommez tant d’énergie que nous peinons à respirer. Si tu me revois à présent, c’est qu’il y a de l’espoir… J’ai croisé le renard, il m’a dit que nous pourrions déjà en être à la tombée de la nuit tout comme nous pourrions n’en être qu’au matin. Lui ne m’avait pas manqué. Contrairement à toi. Tu me manquerais si tout s’arrêtait. Je devrai bientôt rentrer voir ma rose, elle aura vite besoin que je l’arrose.

Quand le soleil se couche, je vois vos villes s’allumer. Je crains pour vous. Même le sourire de ma rose s’est flétri. Vous êtes si nombreux aujourd’hui. 8 milliards ? Je ne sais même pas combien ça fait. Je n’ai pas bien compris ce que le géographe m’a expliqué. En me montrant le boulier, il répétait qu’il suffisait de compter. Combien de solutions avez-vous trouvées à 8 milliards ? Quand tu as cessé de me voir, j’ai pensé que vous cesseriez de vous chamailler et que vous arriveriez à vous entraider. Je ne dis pas que c’est de ta faute, tu comptes parmi ceux qui auront essayé. La rose m’a dit de t’apporter des solutions. Nous en avons beaucoup parlé elle et moi. La rose pense que les gens ont fini par se satisfaire d’eux-mêmes et qu’ils ne pensent plus à rien d’autre. Puisque tu arrives à me voir aujourd’hui, peut-être pourrais-tu leur apprendre à penser aux autres, à nouveau ? S’il te plaît, rappelle-leur comment s’aimer.

Le temps file, je dois rapporter de l’eau à ma rose, celle de la banquise qui fond. Est-ce que tu pourras m’aider ? J’ai entendu dire qu’il y aurait des bactéries dangereuses pour vous dedans, du permafrost. Ma rose m’a dit que ça la guérirait. Vous avez quand même fait n’importe quoi. Même ma rose ne jette pas de plastique n’importe où. Si vous nettoyez ce septième continent tous ensemble, peut-être que vous y verrez plus clair. Vous m’étonnez parfois, vous avez installé d’immenses câbles sur toute la planète, et vous laissez traîner vos détritus. Vous serez bien tristes quand les tortues auront disparu. Quand je lui ai demandé conseil, le roi m’a chuchoté que ça le dépasse complètement, qu’il n’a aucun pouvoir là-dessus et que vous ne pouvez compter que sur vous-mêmes dans cette affaire. Quelque part, je pense que vous êtes dans la bonne voie. J’ai remarqué vos éoliennes et vos panneaux solaires. Il fait nettement plus chaud depuis la dernière fois, j’espère que vous vous habituerez.

Vous ne faites qu’y penser ? Vous prévoyez de réduire, de compter, de compenser ? Vous le ferez ? Tu me le promets ? Pour qu’ils s’en souviennent, plus tard, quand ni toi ni moi ne serons plus, et que seuls nos mots, nos souvenirs, et leur mémoire, auront subsisté.

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