L’Invisible oublié

Thème : le métro – Concours Lettre Aimé : Lauréat

Toujours l’même chemin’ment, toujours la même descente dans les profondeurs bitumeuses du sol déterré. Toujours l’même parcours entre ces murs grisâtres qui rappellent le carr’lage des douches pénitentiaires, entre ces tâches de piss’ qui emplissent l’atmosphère de cette odeur reconnaissable, entre les traces laissées par les rongeurs invisibles… La fourmilière humaine commence à s’agiter dans ces catacombes du bonheur reliant nos lieux d’activité. Le tout dans un empressement général à l’aura stressante et mortifère. La machine attend son lancement au départ de la ligne ! Le cliquètement ferrailleux de la mécanique se met en branle par l’activation télécommandée du train N°2016. La sirène résonne entre les wagons et les couloirs de la station pour avertir les usagers qu’il n’est plus temps d’y monter, malgré ces quelques impatients égoïstes qui refuseront obstinément d’en tenir compte. La manette provoque le départ et la prise de vitesse maîtrisée : d’ici, on pourra voir la ténébreuse dangerosité de ces câbles qui s’entrecroisent, légèrement illuminés par les phares du wagon de tête. Y s’avancera sans fin dans c’tunnel sans issue ! La poussière et l’air dépuré perturbent l’esprit dans la tâche assignée au quotidien. Les signatures taguées sur les murs avec quelque hâte – dans une obscurité plus profonde encore que celle de l’instant présent – distraient le plaisir des yeux, et surprennent parfois dans une observation méticuleuse. Les quelques touches du tableau de bord sont nécessaires au bon contrôle du train propulsé à une vitesse ahurissante, par l’énergie électrique qui circule dans l’ensemble du réseau souterrain.

Une ligne ondulante scrute éternellement l’arrivée tonitruante de la machine qui se stoppe dans un crissement infernal. Le métro nuit au corps dans son mouvement désagréable… Les amortisseurs usés ne suffisent plus à apesantir le boucan du train en marche. Les portes tintent dans un enchevêtrement de retentissements métalliques pour laisser s’échapper, des wagons assemblés, les brutes énervées et toujours pressées. Les individus s’apprêtent à s’échanger leurs places : certains sortent, d’autres prendront possession de l’espace. Il importe surtout d’éviter d’trop se frôler ou s’bousculer, y n’en faut plus beaucoup pour picoter et faire tressaillir d’énervement ses voisins de voyage. Ca suinte, ça stresse et ça suffoque ! A la moindre secousse imprévue, au moindre écart, au moindre ralentissement inopiné, ce sera l’occasion de râlements colériques qui, même lointains, seront devinés depuis la cabine… Cabine qui protège au moins un petit peu de cet amas incontrôlable de personnalités dépersonnalisées dans la masse en mouvement de ces souterrains où chacun n’est plus qu’un pion en mouvement à la recherche illusoire d’un objectif.

P’tit pas sur le côté, accélération sur la droite et dépassement sur la gauche : tout est calculé dans un chronométrage millimétré de déplacements décidés sur le vif. Pas l’temps pour les ralentisseurs et ceux qui gênent : chacun est attendu, et s’agirait pas d’moisir dans c’t’enfer poisseux et dégueulasse.

« Bonjour Kevin, on envoie une équipe de contrôle dans ta rame, merci d’attendre qu’ils soient bien montés.

B’jour Kenza, c’bin reçu.

– Bon courage Kevin.

– Merci, twô aussi. T’as ta pôse à quel’her’ ?

– J’ai bientôt fini je reprends en fin d’après-midi.

– Eu’d’cord, p’t’et à d’min. »

Le système de télécommunication s’interrompt brutalement dans une vibration ultrasonore, les contrôleurs font signe dans le rétroviseur de la station, Kevin esquisse un sourire avant d’entamer la procédure de recélération du train. C’est qu’y a encor’ un sacré bout de chemin avant d’arriver au terminus, quant à la fin du service… L’emballage du fin financier se froisse, la saveur de la pâtisserie s’est altérée, rest’à espérer qu’les microbes ne s’en soient pas préoccupés ! Toujours agréable d’avoir son petit encas au contrôle du trajet. Parfois, eu’t’vois des bestioles et des grosses bêtes qui s’amusent à cheminer à côté du train, com’si elles cherchaient leur place avec t’i. Parfois t’en v’ins à te demander c’que t’ôs de plus qu’eux, à suivr’t’jours eu’l’mêm’ trajet sinueux dans les souterrains, à viv’ sous la terre pl’tôt qu’au plus près eu’d’l’oxygène, à s’enfoncer t’jours un peu plus, pl’tôt qu’à chercher à s’rapprocher des émanations solaires… Y paraît qu’le rat s’rait l’animal le plus proche de l’homme, s’n’équivalent invisble. Eu’t’comprends vite pourqwô quand’ t’vois comment qu’on s’transport’ ! Les néons jaunâtres d’hôpital annoncent la station suivante. T’jours autant d’visages scrutatifs s’r’l’quai. Un chat noir s’avance plus que les autres, un peu trop même, il dépasse la ligne blanche. Me’h qu’est-ce qu’y m’fout ch’ti-lô y’s’croit où l… Le chat nwôr saute sur la voie, impossible de ralentir avant que la rame eu’n’percute son corps et n’passe eu’dsus. Trente mètres plus loin, le train enfin stoppé, Kevin reprend peu à peu ses esprits. Mieux vaut ne pas trop songer à l’état de la dépouille décharnée ! La ligne sur le quai est plus calme que jamais, immobile et grave, les regards se portent en direction de la tâche sanglante à l’avant du train, et de l’endroit supposé du corps.

« Encore un crétin qui ralentit tout l’monde, qu’on entend marmonner sur le quai.

– M’en ! C’est çô plains-toi bât’rd  vô ! C’est pas t’i qui contrôles eu’l’train hein… T’as pas à t’sentir responsable ou quwô ni r’in, eu’t’juste à quitter les lieux pour v’der eu’t’conscience. Y manquait plus qu’ça p’t’in. Qu’l’métier d’merd’ mais qu’l’métier d’merd’…

BRRR

– K..K..Kenza..

– Je t’écoute ?

– Y a un souci, eu’n gros souci… J..J’lai pas vu v’nir j’te jûr’…J’ai pas eu l’temps d…

– C’est un chat noir Kevin ?

– Euh..O.Oué.

– Bouge pas va, je t’envoie les pompiers. Détends-toi Kevin, assieds-toi et annonce un accident grave voyageur. T’es responsable de rien, t’entends Kevin ? T’y es pour rien t’as fait le nécessaire j’en suis certaine.

– J..J

– Je te rappelle Kevin, je m’occupe des secours. »

Kevin n’a toujours pas permis l’ouverture des portes du train. Eu”n’arrive même pas à s’rapp’ler s’y’n’a eu’l’droit ! Kevin est tétanisé, il espère que la rame de derrière est prévenue. Sinon b’jour eu’l’carambolage ! C’est pas l’moment, ça on gère pour lui. Faut s’occuper des usagers présents dans l’station lô, y doivent faire eu’n’drôl’ de tête à s’échanger des r’gards à travers les vitres eu’n plexiglas. Kevin s’approche du transmetteur et effectue une profonde inspiration avant de répéter les mots d’usage inculqués en formation.

« Bonjour Messieurs-Dames, nous sommes en présence d’un accident grave de voyageur, je vous prie de patienter l’attente des secours avant de procéder à l’évacuation de la station. Je vous remercie de bien vouloir patienter dans le calme. »

Les contrôleurs dans la rame s’occupent de contenir les usagers présents sur les quais et de réguler l’agitation qui pourrait prendre place, l’un d’entre eux se dirige vers le wagon de tête. On aperçoit l’équipe de sécurité RATP en train de dévaler les marches menant au quai.

« Tu vas bien Kevin ? Assieds-toi merde.

– Ouais t’inquiète pas vô S..abrina… ça vô’l’fèr’, Kenza doit nous rappeler lô. Pourqwô qu’y fallait qu’ça tomb’ s’r mwô ? P’t’in.

– Allez calme-toi, respire. Tu l’as vu ?

– J’cr’wô pô. Eu’n s’é r’in. T’in m’eh qu’es’qu’y’n’ont dans c’te ville dont ?!

– Allez… Allez viens là. »

Sabrina embrasse Kevin de ses bras musclés pour le consoler dans cet instant difficile. Sabrina plaque le visage moite et humide de son collègue et ami entre sa nuque et son épaule. Elle caresse fermement l’arrière de son crâne pour l’adoucir. Sabrina en a déjà vu un. Elle ne l’a jamais oublié. Depuis elle est devenue contrôleuse. Certains usagers esquissent des regards curieux, indiscrets et mauvais en direction de ce couple en formation. C’est qu’on commence à comprendre de quoi il est question sur le quai. Les pompiers viennent de rejoindre la sécurité, un brancard a été déposé sur le sol. Ils s’approchent d’abord de Kevin. Savoir s’il va bien quoi. En fait non… Y vient d’s’évanouir. Un officier allège sa tenue pour lui permettre de mieux respirer, lui humidifie le crâne et essuie ses gouttes de transpi’. Un tremblement agite les muscles de son visage.

« La vermin’, la vermin’ viendra d’eul sol pour tous nous perd’, elle mont’ra jusqu’à nous pour nous r’plonger dans l’ténèbres lô ! Faudrô pas s’tonner ! Hein ! Faudrô pas  s’tonner t’entends ! Eu’n’avait qu’ô mieux nettoyer les souterrains m’in fu ! Qu’est-st’ycroyais ? C’est l’alarme bordel ! L’alarme !

– Woh ! Kevin ! Qu’est-ce-t’as ?

– Ecartez-vous, laissez-le respirer !

– Mais qu’est-ce-qui lui prend ?

– Il délire c’est tout, faut qu’on l’remonte à la surface, aidez-moi à l’mettre sur le brancard. »

Une procession s’organise autour du rescapé encore en tremblements vifs et secoués, la sécurité ouvre la marche tandis que les pompiers s’occupent de le porter. Les contrôleurs, encore assez secoués, restent livides sur le quai, c’est-à-dire qu’ils doivent s’occuper des usagers eux. Ca va être facile de leur parler de c’qui vient d’arriver tiens.

« Allô Kevin ?

– Il est dans les pommes. Enfin il a fait un malaise et là il délire total. C’est Sabrina.

– Ok… Vous maîtrisez les usagers ?

– Pour l’instant ouais. Mais on voit qu’ils s’impatientent.

– Bon fais les sortir ça sert plus à rien qu’ils soient là. On a le nom du chat noir ?

– Déjà on s’occupe du rescapé, s’il peut encore l’être. Pour le décharné on verra plus tard.

-T’as raison, rappelez-moi, je dois gérer le reste de la ligne. »

Kevin reprend peu à peu conscience de son corps et de son flux de pensée, allongé sur le brancard entre les pompiers qui le massent délicatement et vérifient que sa tension reprend son taux normal. Les regards inquiets et inquisiteurs le surprennent à son réveil. Non y s’souvient pas d’ses paroles enchanteresses. Y’n’a qu’eun envie, c’est d’changer d’métier lô. Et tot’d’suit’ deh ! Va falloir oublier tout ça, faire semblant de s’en être remis. Toute sa vie ce regard va le hanter. Si au moins il pouvait mettre un nom sur ce chat spectral. La mort l’a matée dans les yeux, et t’oublies pas ce regard livide d’entre la vie et la mort. Ce dernier agitement viscéral et sanguin qui n’attend qu’d’être achevé, débranché. Qu’est-ce qu’y pourrait b’in faire d’aut’ ? Pas d’diplôme, pas d’savwôr-faire sinon qu’la RATP. Va d’voir rest’er enfermé dans c’service qu’tout l’monde mépris’ mais qu’tout l’monde utilis’.

« J’voudrais app’ler Kenzô. »

Un membre de la sécurité lui tend de quoi s’exprimer. Kevin attrappe mais n’sait plus quoi dire.

“Kevin t’es levé ?

– Pas encor’ mais j’suis réveillé d’jà.

– Bon c’est pas mal. Tu t’souviens d’sa sal’ gueul’ ?

– Oé j’pens’ qu’à ça d’puis d’ta l’her. Y’n’a envahi mon esprit. M’en ! Js’ais pas qwô fair’.

– J’ai une place pour toi en tramway sur la 3a dès demain.

– Chauffeur ?

-Oui. »

Kevin a raccroché. T’jours eu’l’mêm’galère ! Sous un aut’twôt qwô c’est tout dis. Des membres très fermes et rigides le maintiennent en place alors qu’il reprend peu à peu possession de son corps. On l’aide à s’rel’ver. La vue de Sabrina le rassure. Keski’n’peut bien fèr mint’nant. Le regard du chat noir frappe encore ses yeux.

« P’TIN !!

– Kevin remets-toi dis, t’y peux rien tu sais ? Respire !

– Kek’ça vô changer eu’d’travailler dans l’tram ? Hein ?! Vé percuter eu’n chat nwôr à vélo eu’l prochain’ ?

– Déconne pas Kevin…

– Marr’ ! Eu’n’a marr’ ! »

Kevin n’est plus r’tenu, son crâne fracasse sourdement l’bitume. Un filet de sang indique la trace de son coup. Un crachat retentit et s’expulse à quelques mètres de sa bouche. Il saisit un stylo et tente un mouvement fatal envers ses yeux. Sabrina retourne son bras.

« Non Kevin, tu vas continuer de voir t’entends ? Y a pas de raison qu’ce soit toi qui prennes. Les arbres, la Seine, ta famille, tu vas les revoir. Mais d’abord, on va t’guérir. »

2 thoughts on “Nouvelle : ” L’Invisible oublié ” sur le thème du métro”

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